4/7 – Quand l’épuisement professionnel détruit votre discernement.
Le jour ou mon discernement a abdiqué
Un jour, peu avant mon arrêt pour épuisement professionnel et anxiété, j’ai posé une question impensable dans mon métier : « Est-ce qu’on peut modifier les conclusions de tel document externe, car elles ne vont pas dans notre sens ? ».
Même un junior lors de son premier jour sait qu’il nous est impossible d’altérer des données indépendantes, ce qui pourrait mettre en péril le dossier dans son entier..
J’étais surchargée, stressée, en fatigue chronique depuis trop longtemps et faire encore un aller-retour avec le rédacteur du document me semblait insurmontable.
J’étais irritée de perdre du temps et de ne pas pouvoir avancer dans la montagne de travail qui m’attendait, et j’avais désespérément envie de simplifier la situation, d’accélérer le dossier, je n’avais tout simplement plus d’énergie disponible pour travailler et penser correctement.
Mon cerveau a fait un raccourci aberrant. Plus incroyable encore, j’ai posé cette question par écrit à mon équipe, pour avoir leur avis (qu’en vérité je connaissais déjà)… Cette question était une hérésie déontologique et je le savais parfaitement. Alors que s’est-il passé ? Ce n’était pas un manque d’éthique, c’était un signal d’alarme : mon discernement venait de s’effondrer.
J’ai ressenti un profond malaise tant de la situation elle -même (je dois avouer que je me suis sentie un peu ridicule), que d’être arrivée dans un tel état à cause de mon travail. Je me suis demandé ce que j’étais en train de me faire à moi -même en constatant la dégradation de ma santé mentale. Aussi, si mon état altérait tant mon raisonnement au travail, il était fort probable qu’il en soit de même pour mes décisions personnelles (ce qui est encore plus embêtant).
Ce que je voudrais donc questionner dans cet article, bien au-delà de cet incident, sont les impacts en général du surmenage et de la fatigue professionnelle chronique dans nos vies. S’agit-il d’une simple manque d’énergie sans conséquence auquel on peut remédier par des vacances ou des longs week-ends? Ou une déconnexion profonde qui s’installe sur le long terme qui nous empêche de prendre les décisions vitales pour notre bonheur ?
Cherchons des réponses ensemble et voyons ce que les experts ont à nous dire :
I. Surmenage et cerveau : pourquoi le stress chronique court-circuite votre jugement
Pourquoi ai-je « buggé »? Dans notre cerveau, la partie qu’on appelle le cortex préfrontal est le pilote : c’est le siège de la réflexion, de l’analyse complexe et de la projection dans le futur. Il consomme énormément d’énergie.
L’amygdale / hypothalamus, de son côté, est le centre des émotions et de la survie (et également le centre de la peur). Il réagit face à la menace (le stress) de manière binaire : fuite ou combat.
Sous l’effet d’un stress chronique, le corps est inondé de cortisol (l’hormone du stress), ce qui garde notre organisme en état d’alerte permanent et, petit à petit, la fatigue, voire l’épuisement, s’installe. Le cerveau, par souci d’économie d’énergie, “déconnecte” le cortex préfrontal en surchauffe.
Notre cerveau bascule alors sous le contrôle de l’amygdale, sous le règne de laquelle il devient extrêmement difficile de réfléchir. On ne peut plus alors « analyser » une situation complexe. On cherche le chemin le plus court. Ce qui entretient une boucle de stress permanente. Ce fonctionnement empêche la prise de recul et épuise les ressources nerveuses. Et bien entendu, une fois ce mécanisme enclenché, il ne s’arrête pas à la porte du bureau.
Pour les personnes qui souhaitent approfondir le fonctionnement de l’amygdale, ci dessous le lien vers une courte video ou le mécanisme du stress est expliqu par le Dr Servan Schreiber (traduit en français).
Aussi, l’effort cognitif intense pendant plusieurs heures provoque l’accumulation d’un neuro-transmetteur, le glutamate dans le cortex préfrontal. Ce surplus de neurotransmetteur excitateur altère le contrôle des décisions. Et favorise des choix à court terme et sans effort. Cette saturation biochimique rend la régulation du stress beaucoup plus coûteuse pour l’organisme. Et transforme le discernement en une tâche métaboliquement épuisante. Nous approfondirons ce point dans le prochain article.
II. Fatigue chronique et prise de décision : l’effet tunnel du surmenage
Sendhil Mullainathan (économiste à Chicago) et Eldar Shafir (psychologue à Princeton) ont étudié les conséquences de la fatigue chronique, et plus précisément du manque de temps. La fatigue professionnelle étant souvent due à de trop longues heures au travail, cette étude m’a semblé pertinente pour notre sujet.
Ces chercheurs sont les auteurs du livre de référence “Scarcity, Why Having Too Little Means So Much”, dans lequel ils démontrent scientifiquement comment la rareté (de temps ou d’argent) capture notre attention et réduit nos capacités cognitives.
Ils partent du principe que dans notre vie quotidienne, nous sommes amenés globalement à apporter des réponses à deux catégories de questions :
- Importantes et à long terme
- Urgentes et à court terme
Lorsque la largeur de bande mentale diminue en raison du manque de temps, il y a moins de possibilités de traiter les aspects importants de la vie.
En effet, notre **mental (**composé d’attention, de cognition et de maîtrise de soi) a des ressources limitées qui peuvent s’épuiser. Nous entrons alors dans une spirale descendante dans laquelle les capacités cognitives diminuent au fur et à mesure et où les décisions sont de plus en plus axées sur l’urgence plutôt que sur l’importance. C’est l’effet « tunnel » . Lorsque le mental s’affaiblit, il compromet la capacité à planifier et augmente l’impulsivité. La fatigue réduit également notre volonté.
La raison est que la rareté / le manque de temps entraine une plus grande étroitesse de notre vision consciente, dans laquelle seuls comptent ici et maintenant. Nous courons alors souvent à la dernière urgence et pouvons facilement perdre de vue les questions plus importantes à long terme.
En résumé le manque de temps sature nos capacités mentales et réduit notre “bande passante”.
III. Pourquoi créer du vide est le meilleur remède contre la surcharge mentale
Dans leur ouvrage Scarcity, S. Mullainathan et E. Shafir théorisent le concept de « Slack » (que l’on peut traduire »lest » ou « marge de manœuvre »). Comme vu plus haut le constat scientifique est que la rareté (de temps ou d’argent) crée une « charge cognitive » qui réduit le QI fonctionnel de 13 points (équivalent à une nuit blanche). Pour retrouver ses capacités, il ne faut pas « mieux gérer » son temps mais créer du lâcher du lest / dégager du temps (slack) .
Ils proposent d’automatiser, institutionnaliser des temps de vide, des blocs de temps incompressibles – Le vide n’est pas une perte de temps, il est indispensable pour:
→ Absorber les imprévus : Prévoir du temps libre permet de traiter l’urgence sans que celle-ci ne vienne envahir notre temps de réflexion ou de repos. Le “Slack” protège nos priorités de l’invasion des imprévus. Et permet de réduire le stress de l’imprévu.
→ Ne pas tomber dans l’effet tunnel et donc garder une vision globale. Si nous n’avons pas ces temps libres protégés, nous fonctionnons en flux tendu, sans recul. Sans temps de repos, la fatigue chronique s’installe.
Mullainathan prend souvent l’exemple des blocs opératoires dans les hôpitaux. Les hôpitaux les plus efficaces sont ceux qui laissent une salle vide par jour.
- Si toutes les salles sont réservées (flux tendu), une urgence décale tout le planning, crée du stress, des erreurs et de l’épuisement (le tunnel).
- Si une salle reste vide (le Slack), elle absorbe l’urgence, et le reste de l’hôpital continue de fonctionner sereinement.
Pour bien diriger sa vie, il faut accepter de sous-utiliser son temps. Les auteurs affirment que la capacité de prendre des décisions judicieuses dépend directement de la quantité de « bande passante » libre. Sans Slack / temps libre, on ne décide plus : on réagit à l’urgence sans être capable de traiter ce qui est important mais non urgent.
IV. Épuisement professionnel : quand la fatigue vous coupe de vos émotions
Une autre conséquence d’une grande fatigue professionnelle (surcharge, environnement de travail maltraitant) à laquelle mes recherches m’ont menée est le phénomène de dépersonnalisation. Ce qui a résonné avec mon expérience. Bien que je ne l’ai pas pleinement vécue je sens bien que je l’ai touché du doigt. Mes moments libres et / ou partagés avaient commencé à perdre leur saveur, et je ne pouvais plus les habiter complétement..
La dépersonnalisation
La dépersonnalisation qu’est ce que c’est ? En psychologie, la dépersonnalisation c’est un détachement émotionnel progressif, une forme de déshumanisation dans ses relations de travail et une perte du sens de sa propre identité (ne plus se reconnaître dans ses propres réactions).
Souvent lié à dépersonnalisation existe l’anhédonie qui est une incapacité à ressentir du plaisir. Il s’agit d’un émoussement affectif lié au surmenage.
Pourquoi ça s’installe?
Selon Christina Maslach (psychologue américaine figure centrale de l’étude de ce phénomène, ce mécanisme de défense agit comme une protection face à une situation épuisante ou perçue comme menaçante sur le long terme. Face à une charge émotionnelle devenue insupportable, que notre cerveau n’a plus les ressources pour gérer.
Les données du réseau SYPRENE (système international de recherche qui analyse l’efficacité des thérapies face aux blocages psychologiques) parmi les personnes qui souffrent de cet état, plus de 64% rapportent la peur comme émotion dominante et 53% la colère. Ces émotions, lorsqu’elles ne peuvent être traitées adéquatement, peuvent déclencher ce retrait.
Comment cela se manifeste?
On ne ressent plus et ce bouclier peut devenir une prison : on agit par réflexe, sans être tout à fait présent. C’est un dîner où l’on acquiesce sans avoir vraiment écouté, ou un week-end que l’on n’a pas vraiment habité. Les joies et les proches ne provoquent plus d’étincelle. C’est une sorte de vide émotionnel. Nous n’avons plus l’enthousiasme et l’énergie nécessaire pour projeter un voyage ou décider d’un changement de vie. En mode survie, le cerveau éteint le « désir » pour ne traiter que le « besoin » : travailler, traiter les urgences, manger, dormir.
Sans ressentis, plus de décisions possibles
Selon Antonio Damasio, neurobiologiste (Université de Californie / Brain and Creativity Institute), sans émotions, le cerveau ne sait pas trancher. On peut analyser pendant des heures mais il sera impossible de prendre une décision. Comme notre corps ne « répond » plus, nous restons figés dans l’indécision ou le statu quo. Roy Baumeister psychologue spécialiste de la question de la volonté pourrait ajouter que la volonté est un muscle : une fois vidé par le travail, il n’a plus la force de soulever le poids d’un changement de vie.
V. Surmenage : comment l’urgence permanente détruit votre lucidité
Julia de Funès explique que l’urgence permanente dans laquelle nous plonge le travail moderne est l’ennemi de la pensée. Quand on est dans l’action immédiate (mails, logistique), on est dans le « faire » et plus dans le « penser ». Or l’intelligence a besoin de temps long. Si le travail sature chaque minute, il devient impossible de prendre du recul sur sa propre vie. On ne vit plus, on gère des flux. On ne peut pas savoir ce qu’on veut (notre intuition) si on n’a plus d’espace pour que notre singularité s’exprime. Elle n’utilise pas le terme de dépersonnalisation, mais parle de la « perte de singularité »
« À force de courir après le temps, on finit par perdre le sens de la direction. »
Julia de Funès propose des pistes pour briser le mode « automate »:
i. Elle préconise de s’octroyer des moments de « non-faire », de vide. Non pas “scroller” sur les réseaux sociaux, ce qui ne répare pas le système nerveux, mais le sature d’une autre manière. Simplement laisser des espaces vides pour que la pensée puisse enfin redevenir personnelle.
ii. Elle invite aussi à pratiquer des activités qui n’ont aucun objectif de rentabilité. Certains emplois nous transforment en outils. Pour redevenir un humain, il s’agit de faire des choses qui ne « servent à rien » c’est à dire qui ne sont pas productives (lire , pratiquer un art, contempler, se lier aux autres). C’est ainsi que nous réveillons notre « singularité » et cessons d’être des outils de production.
iii. Rompre avec la dictature de l’urgence est aussi l’un des moyens pour sortir du tunnel. Il s’agit de réintroduire un délai entre le stimulus (l’alerte, le mail, la demande) et notre réaction. C’est dans ce court laps de temps, ce refus de l’immédiateté, que la pensée critique peut renaître. En cessant de confondre l’agitation avec l’action, on quitte le rôle de l’exécutant pour redevenir l’auteur de ses propres décisions.
« Le manque de temps empêche de penser, et empêche donc d’être libre. » – Julia de Funès
VI. Neurosciences et repos : votre cerveau a besoin de vide pour décider
Dans la ligne des précédents personnages mentionnés la neuro scientifique Mary Helen Immordino-Yang invite à réintroduire des temps de rêveries, car ****le repos mental n’est pas une perte de temps, ni un luxe, mais une étape biologique essentielle pour la réflexion profonde et la construction du sens.
Les neurosciences nous apprennent que notre cerveau possède un mode de fonctionnement appelé le Réseau par Défaut. Comme l’explique la chercheuse , ce réseau ne s’active que lorsque nous ne sommes pas focalisés sur une tâche précise, et principalement au repos.
C’est dans cet espace de vacance, quand le travail ne sature plus la bande passante, que l’intuition émerge. C’est là que le cerveau fait des connexions entre nos valeurs profondes et nos projets futurs. C’est dans ce mode que l’on peut se demander si ce que nous faisons est aligné avec ce que nous sommes. Si nous saturons nos journées de tâches et de divertissements, nous ne laissons jamais le Réseau par Défaut s’activer. Nous perdons alors notre capacité à évaluer notre vie de manière globale.
“We only think deeply about things we care about, and we only care about things we have time to think about.” (On ne pense profondément qu’à ce qui nous importe, et ce qui nous importe dépend du temps qu’on a pour y penser.) – Mary Helen Immordino-Yang
« Le repos n’est pas l’oisiveté, et s’allonger parfois sur l’herbe par un jour d’été, écouter le murmure de l’eau ou regarder les nuages flotter dans le ciel, n’est en aucun cas une perte de temps. » — John Lubbock (1834-1913) : grand vulgarisateur scientifique et un défenseur du temps libre. C’est J. Lubbock qui a instauré les « Bank Holidays » (jours fériés) au Royaume-Uni en 1871, convaincu que le repos était indispensable à la santé mentale et à la dignité des travailleurs.
Conclusion : Faire de la place pour retrouver sa boussole
Comprendre que notre épuisement est une réaction biologique de protection est essentiel : nous ne sommes pas défaillants, ni “pas assez”. À l’inverse de l’IA, nous avons des limites physiques — et les respecter est une nécessité.
J’ai aussi très à coeur de souligner les répercussions de la fatigue au-delà du corps : ne plus profiter pleinement de ses proches, perdre en lucidité dans ses décisions, ne plus avoir l’élan ni la clarté pour envisager les changements pourtant nécessaires. On peut alors entrer dans une forme de tunnel et perdre de vue l’essentiel.
Le message des auteurs évoqués plus haut converge : remettre de l’espace dans nos vies, pour le repos — condition de la lucidité — est indispensable pour retrouver sa liberté.
En tant que naturopathe, j’aurai à cœur de transmettre dans ce blog des clés concrètes pour traverser ces périodes sans y laisser sa santé. Par exemple : quels aliments reminéralisants et anti-inflammatoires privilégier quand le corps est en état d’alerte permanent ? Quelles plantes adaptogènes — comme l’ashwagandha ou la rhodiola — soutiennent le système nerveux sous pression ? Quelles pratiques respiratoires simples et routines quotidiennes permettent de sortir du mode « survie » en quelques minutes ? Ces outils existent, ils sont accessibles, et nous les explorerons ensemble.
- En protégeant notre corps et notre espace mental, nous réactivons notre capacité à choisir notre destin.-
Cet article a résonné pour vous ? Avez-vous déjà vécu ce sentiment que la fatigue professionnelle débordait sur votre vie entière ? Partagez votre expérience en commentaire — je lis chaque message :).
