5/7 – Surmenage professionnel : notre cerveau n’est pas fait pour 8h de bureau
Dans les précédents articles, nous avons vu comment le travail peut peu à peu aspirer toute la place dans nos vies, et pourquoi il est essentiel de rester vigilant face à cette dérive.
Mais une autre question me trotte dans la tête depuis mon arrêt : comment se fait-il que tant de personnes, malgré leur bonne volonté et leur conscience du problème, finissent épuisées, anxieuses, voire en burn out ? Pourquoi est-il si difficile, même avec les meilleures intentions, de tenir physiquement et mentalement face à un quotidien professionnel exigeant ?
Et si le problème ne venait pas (uniquement) de nous ? Et si l’organisation même de nos journées de travail — les 8 heures rivées à un écran, les open-spaces, les réunions à la chaîne, les notifications permanentes — était tout simplement incompatible avec notre biologie ? Notre cerveau et notre système nerveux n’ont pas évolué pour fonctionner dans un tel cadre, et leurs rythmes naturels sont aujourd’hui largement bafoués.
N’est-ce pas l’une des causes majeures de l’épidémie actuelle de surmenage professionnel, de burn out et du mal-être grandissant des salariés ?
Voyons ensemble ce que les scientifiques et les professionnels ont à nous dire à ce sujet.
Surmenage professionnel: L’illusion de la performance linéaire
David Servan Schreiber était psychiatre et docteur en neurosciences . C’est un médecin que j’admire tout particulièrement pour son humanité et sa vision holistique. Le type de médecin qui recommande à ses patients âgés déprimés un animal domestique au lieu d’un Prozac au désespoir de ses collègues : ) Big Fan. DSS est décédé maintenant il y à quelques années, mais reste plus que jamais d’actualité.
D. Servan-Schreiber expliquait que le cerveau est un organe de flux. Il citait souvent des études démontrant que l’épuisement des neurotransmetteurs dans notre cerveau survient bien avant la fin d’une journée de 8 heures.
Il rejoignait les neurosciences sur l’idée que nous sommes faits pour des pics d’intensité suivis de repos profonds. Il voyait le travail de bureau moderne comme une « ligne droite épuisante » alors que la biologie humaine est une « sinusoïde » faite de vagues successives.
Au-delà de 4 heures de concentration (deep work) : quand la fatigue mentale s’installe.
Alex Soojung-Kim Pang, chercheur et consultant en stratégie démontre qu’au-delà de 4 ou 5 heures de concentration intense, on ne travaille plus avec son intelligence, on travaille avec ses hormones de stress (adrénaline). Forcer au-delà de ces cycles provoque une accumulation de fatigue résiduelle qui devient toxique pour les neurones. La fatigue mentale s’installe et la qualité du travail s’effondre.
“Long hours are an expression of our identity and proof of our seriousness, they don’t necessarily make us more productive; they make us look more productive.” – Alex Soojung-Kim Pang
(Les longues heures de travail sont l’expression de notre identité et la preuve de notre sérieux. Elles ne nous rendent pas nécessairement plus productifs ; elles nous font simplement paraître plus productifs.)
« Des personnalités aussi diverses que Charles Dickens, Henri Poincaré et Ingmar Bergman […] avaient en commun une passion pour leur métier, une ambition dévorante de réussir et une capacité de concentration presque surhumaine. Pourtant, en y regardant de plus près, on constate qu’ils ne consacraient que quelques heures par jour à ce que nous considérerions comme leur tâche la plus importante. » « Rest: Why You Get More Done When You Work Less » (2016) – Alex Soojung-Kim Pang.
La pente d’efficacité : pourquoi la 8ème heure coûte 10 fois plus que la première
Bien sur nous ne nous effondrons pas soudainement après 4 heures de concentration (comme vous avez dû quotidiennement le remarquer) mais le coût énergétique explose. Pendant les 4 premières heures, nous sommes à 100% d’efficacité. Mais à la 8ème heure, nous mettons peut-être 30 minutes à rédiger un mail qui nous aurait pris 5 minutes le matin..
Le résultat est là, mais le prix payé par notre système nerveux est disproportionné par rapport au résultat produit. Nous dépensons infiniment plus d’énergie métabolique pour un résultat identique, voire légèrement inférieur car le risque d’erreurs est accru. Le véritable « coût » apparaît le lendemain. En ayant puisé dans nos réserves biologiques la veille, nous attaquons la journée suivante avec un stock de neurotransmetteurs déjà entamé. Nous verrons un peu plus bas plus en détail ce qu’il se passe dans le cerveau.
Certainement que des fins de journées couteuses et des réveils difficiles en fin de semaine parlent à beaucoup de monde…
Les cycles ultradiens : pourquoi le cerveau fonctionne par vagues de 90 minutes
Nathaniel Kleitman est physiologiste à l’Université de Chicago, et père de la recherche scientifique sur le sommeil. Il a également prouvé que notre corps est programmé pour alterner entre des moments de fatigue et de regain d’énergie.
Il a identifié des cycles répétés au fil de la journée qu’il a nommés « rythmes ultradiens ». Et a prouvé que notre cerveau fonctionne par cycles d’environ 90 minutes (de 80 à 120 minutes).
Au-delà de cette période d’activité intense, la vigilance chute et le corps réclame une phase de récupération de 15 à 20 minutes pour réguler le glucose et l’oxygène cérébral. Ignorer ces signaux (faim, besoin de bouger, baisse de concentration) force le cerveau à puiser dans ses réserves et provoque fatigue et perte de concentration.
Système nerveux et surmenage : l’équilibre vital entre action et réparation
Selon David Servan Schreiber, rester en bonne santé, c’est garder nos deux système nerveux équilibrés. Il ne parle pas de temps précis pendant lequel nous pouvons rester performants, il parle d’’équilibre biologique.
Notre système nerveux se divise en deux:
- Le système sympathique est celui de l’action, du stress, de la décision (celui qui est activé au travail). Le système conscient.
- Le système parasympathique est celui de la réparation, de la digestion, de la détente et du calme.
Si le système Sympathique (l’accélérateur) reste activé plusieurs heures sans laisser la place au Parasympathique (le mode réparation), le corps suspend ses fonctions de “maintenance de base”. Concrètement, l’organisme arrête de régénérer ses cellules, bloque la digestion et affaiblit le système immunitaire, etc. pour canaliser toute l’énergie vers l’effort immédiat. Ce n’est pas le travail en soi qui devient dangereux, mais cette absence de « contre-poids » biologique : sans ces pauses de récupération, l’usure invisible s’accumule et finit par saturer nos capacités de résistance.
Stress chronique et cohérence cardiaque : quand le cœur perd sa souplesse
D.Servan-Schreiber explique que cet équilibre se mesure par la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC).
- Un cerveau en bonne santé commande un cœur qui s’adapte avec souplesse. Cela peut paraitre contre-intuitif, mais le rythme cardiaque d’une personne en bonne santé n’est pas réglé comme un métronome, il varie.
- Le stress chronique crée un « chaos cardiaque ». Le lien entre le cerveau et le coeur se raidit, c’est à dire perd de sa réactivité. Les ajustements subtils ne se font plus et le cœur bat alors de façon linéaire et monotone. Cette rigidité est le premier pas vers l’épuisement et les maladies inflammatoires.
- NB : En cardiologie, une faible variabilité (un cœur qui bat trop régulièrement, comme un métronome) est considérée comme un signal d’alerte majeur. Les médecins utilisent cet indicateur pour prédire des risques d’accidents cardiaques ou d’inflammation sévère, car cela prouve que le système nerveux ne parvient plus à réguler l’organisme.
David Servan-Schreiber expliquait aussi que l’isolement — qu’il soit physique ou ressenti au milieu d’un bureau bondé — prive le cerveau de son principal régulateur de stress. Travailler trop et sans réelle connexion humaine (authentique) coupe la production de BDNF (une protéine) cet « engrais » nécessaire à la réparation de nos neurones. Sans ce contre-poids social, le système nerveux reste bloqué en mode survie, ce qui finit par atrophier nos capacités de réflexion et de recul.
Ce dernier point résonne tout particulièrement en moi. J’ai pu observer les conséquences de la présence de profils générateurs de tensions qui paralysent l’atmosphère d’un espace de travail. Lorsqu’ils sont là, les interactions se figent et le climat devient pesant, nous empêchant de créer des liens spontanés et sincères.
L’impact est indéniable en ce qui me concerne: traverser ces journées dénuées de véritable lien social décuple mon niveau de stress et de fatigue. À l’inverse, en l’absence de ces profils, lorsque l’environnement redevient serein et permet des échanges détendus et authentiques, la charge mentale s’allège immédiatement. Et la journée se termine avec infiniment moins de fatigue.
Open-space et notifications : un environnement de travail contre nature
Le conflit entre nos besoins neurologiques et l’organisation du travail actuelle crée une impasse : là où le cerveau a besoin de Deep Work (concentration profonde), l’entreprise impose un flux de Shallow Work (tâches superficielles) fragmenté par les emails et les interruptions.
L’épuisement par l’éparpillement : le coût caché du multitâche
Chaque changement de tâche impose un coût de commutation : votre cerveau doit vider et recharger sa « mémoire vive » sans cesse. Ce processus sature le cerveau et mobilise des réserves colossales de glucose. Ce qui provoque une fatigue nerveuse bien plus haute qu’un effort intellectuel continu.
Le résidu d’attention : 23 minutes pour se reconcentrer
L’étude de Sophie Leroy (« Why Is It So Hard to Do My Work? The Challenge of Attention Residue When Switching Between Work Tasks », 2009) démontre qu’en passant d’une tâche à l’autre, une partie de notre attention reste « bloquée » sur la tâche précédente.
Ce résidu d’attention fragmente notre esprit : il faut en moyenne 23 minutes pour retrouver une concentration pleine après une seule interruption.
« Nous avons banni le Deep Work de l’entreprise moderne en imposant aux cadres un emploi du temps de standardiste pour des responsabilités de décideurs. » — Cal Newport (Professeur d’informatique à l’université de Georgetown et auteur du best-seller « Deep Work”)
Ce que demande vraiment notre biologie:
Pour travailler dans de bonnes conditions nous aurions besoin:
- de respecter les cycles de notre corps & de prendre des pauses régulières
- De finir nos journées tôt (non pas les accoutumés 18h ou 19h / journée de 8 ou 9h)
- Avoir des plages ininterrompues de plusieurs heures de concentration
- Avoir des liens humains authentiques
Nos conditions de travail se situent, dans la majorité des cas, à l’opposé de ces besoins biologiques ; les miennes ne faisaient pas exception. Alors déculpabilisons face à la fatigue 🙂 Nous ne sommes pas défaillants, c’est notre environnement professionnel qui est devenu structurellement inadapté à notre nature.
La chimie de l’épuisement professionnel : ce que disent les études.
Le glutamate, « toxine » du surmenage cognitif : l’étude de la Pitié-Salpêtrière.
Une étude récente de l’Université de la Pitié-Salpêtrière (2022) a montré qu’un travail cognitif intense et prolongé entraîne une accumulation de glutamate dans le cortex préfrontal. Le glutamate est un neuro transmetteur, sécrété entre autre lors d’un effort de réflexion. Cette étude a démontré (dans la revue Current Biology ) le lien entre fatigue mentale et l’accumulation toxique de glutamate dans les synapses (l’espace de communication entre les neurones dans le cerveau). Ce surplus de glutamate rend l’activité neuronale coûteuse et difficile, ce qui pousse le cerveau une fois cette fatigue installée à privilégier des décisions à court terme et sans effort pour « nettoyer » ces toxines (regarder une série, activités faciles, agréables et sans attente)
« Nos résultats montrent que le travail cognitif entraîne une véritable altération fonctionnelle – l’accumulation de substances nocives – et la fatigue serait donc bien un signal qui nous pousse à arrêter de travailler, pour préserver l’intégrité du fonctionnement du cerveau »
(…) ”L’accumulation de glutamate déclenche un mécanisme de régulation qui rend l’activation du cortex préfrontal latéral plus coûteuse, expliquant pourquoi le contrôle cognitif est plus difficile à mobiliser après une journée de travail intense », résument les auteurs de l’étude (Antonius Wiehler et Mathias Pessiglione, chercheur à l’Institut du cerveau : A neuro-metabolic account of why daylong cognitive work alters the control of economic decisions ») (https://institutducerveau.org/actualites/fatigue-mentale-mecanismes-biologiques-identifies)
« Je trouve intéressant que cette fatigue mentale, si familière soit biologique mesurable. J’ai moi-même traversé une période où, chaque soir, je m’évadais devant des séries par pur épuisement, alors que cela ne correspond pas du tout à mon tempérament habituel. C’était le signe d’une saturation cognitive : mon cerveau n’avait plus l’énergie nécessaire pour des activités constructives et choisissait l’option du moindre effort. Mais pendant ce temps de « veille forcée », la vie est en quelque sorte mise entre parenthèses…
Les recherches m’ont également conduite sur les recherches ci dessous, qui ont étudié les dégâts causés par trop d’heures de travail. Elles sont aussi passionnantes qu’inquiétantes. Les avoir en tête est une aide précieuse pour préserver sa santé.
La méta-analyse du Lancet (2015) : Epuisement professionnel et seuil de danger.
En analysant plus de 600 000 individus (meta-analyse), le Pr Mika Kivimäki de l’University College London et son équipe prouvent que l’excès d’heures de travail provoque des réactions biologiques (cardiovasculaires et immunologiques) réelles.
Cette étude a prouvé que travailler plus de 55 heures par semaine (soit environ 11h/jour) augmente le risque d’AVC de 33% par rapport à une semaine de 35-40 heures.
Mais attention, ces risques n’apparaissent pas brutalement au seuil de 55 h / semaine, la corrélation est linéaire, le risque augmente donc heures par heures.
Même à 8 ou 9 heures par jour, le risque cardiovasculaire commence à grimper si le travail est associé à un « stress de contrôle » (faible pouvoir de décision sur la manière d’organiser ses tâches.). Ces risques physiques résultent souvent d’années de tension artérielle élevée et de cortisol chronique, tout deux causé par le stress.
L’étude Whitehall II : quand le surmenage accélère le vieillissement du cerveau.
Durant l’étude Whitehall II, les chercheurs ont suivi plus de 2 000 fonctionnaires britanniques pendant 5 ans pour observer l’évolution de leur santé en fonction de leur environnement de travail.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/19126590
Pour mesurer l’impact sur le cerveau, ils ont comparé les performances cognitives des participants selon leur volume horaire hebdomadaire. Ils ont ainsi réparti les sujets en plusieurs catégories (35-40h / 41-48h / 49-54h, et plus de 55h) et leur ont fait passer une batterie de tests standardisés : mémoire à court terme, raisonnement fluide, vocabulaire / fluidité verbale.
Les résultats ont montré que ceux qui travaillaient plus de 55 heures par semaine obtenaient des scores significativement plus bas en raisonnement et en vocabulaire par rapport à ceux qui restaient dans la tranche des 35-40 heures.
Cette étude a permis de prouver que le surmenage n’est pas seulement une sensation de fatigue, mais qu’il altère objectivement les facultés de décision, d’organisation et de contrôle mental sur le long terme.
“We found that long working hours were associated with shortsleep duration and psychological distress” – (Nous avons constaté que les horaires de travail prolongés étaient associés à une courte durée de sommeil ainsi qu’à une détresse psychologique.) – Marianna Virtanen, chercheuse en épidémiologie et santé au travail
Travailler trop d’heures ne fatigue pas seulement le cerveau sur le moment, cela accélère son vieillissement cognitif. L’étude démontre que l’excès d’heures de travail va de pair avec un manque de sommeil et un état de stress psychologique.
Ici non plus il n’y à pas d’effet de seuil brutal au delà de 55 heures. Plus le nombre d’heures augmente, plus les capacités du cerveau diminuent corrélativement. Il s’agit d’une dégradation progressive et constante.
Pour ceux qui souhaite lire par curiosité le début et la fin de de l’étude les voici de dessous (traduction libre). Deux paragraphes d’introduction et un paragraphe de conclusion que je trouve très parlants:
« Les horaires de travail prolongés sont courants dans le monde entier ; par exemple, dans les États membres de l’Union européenne, 12 % à 17 % des salariés ont effectué des heures supplémentaires en 2001. Il a été établi que les longues journées de travail sont associées à des réactions cardiovasculaires et immunologiques, à une réduction de la durée du sommeil, à un mode de vie malsain, ainsi qu’à des conséquences néfastes pour la santé telles que les maladies cardiovasculaires, le diabète, des troubles de santé subjectifs, la fatigue et la dépression.
De plus en plus de preuves suggèrent l’importance des facteurs de risque survenant en milieu de vie dans l’apparition ultérieure de la démence. Par ailleurs, le lien entre les troubles cognitifs et la démence en fin de vie est clairement établi. Il est donc crucial d’examiner les facteurs de risque liés à une cognition affaiblie au milieu de la vie, alors qu’il existe peu de recherches sur les effets potentiels des horaires prolongés sur les capacités cognitives des personnes d’âge moyen. »
Conclusions de l’étude « Il a déjà été démontré que le déclin des fonctions cognitives est présent chez les personnes d’âge moyen. Étant donné que le trouble cognitif léger est prédictif de la démence et de la mortalité, l’identification des facteurs de risque de trouble cognitif léger à l’âge moyen est importante. Les résultats de cette étude montrent que les horaires de travail prolongés pourraient constituer l’un des facteurs de risque ayant un effet négatif sur les performances cognitives à l’âge moyen. Nos conclusions peuvent avoir une importance clinique dans la mesure où la différence entre (…) les salariés effectuant de longues heures et ceux aux horaires normaux est d’une magnitude similaire à celle que le tabagisme, un facteur de risque de démence, s’est avéré avoir sur la cognition dans l’étude Whitehall II ). »
3. L’étude de Melbourne : 25 heures, le seuil où le travail impacte l’intelligence
Use It Too Much and Lose It? The Effect of Working Hours on Cognitive Ability Shinya Kajitani, Colin McKenzie and Kei Sakata – Melbourne Institute Working Paper, 2016
https://melbourneinstitute.unimelb.edu.au/publications/working-papers/search/result?paper=2156560
Publiée en 2016, cette étude a analysé les habitudes de travail et les tests cognitifs de 6 500 travailleurs.
Cette étude s’est penchée spécifiquement sur le lien entre le nombre d’heures et les performances intellectuelles. En d’autres termes, elle a cherché à identifier le « point de bascule » où le travail cesse d’être stimulant pour devenir abrutissant.
- Le résultat : Pour les personnes de plus de 40 ans, les performances cognitives atteignent leur maximum à 25 heures de travail par semaine (environ 5h par jour). Au-delà, le cerveau entre en état de fatigue et de stress, et la productivité réelle s’effondre.
La normalité toxique : quand le travail moderne devient une agression biologique (L’angle de Gabor Maté)
Pour terminer cet article j’aimerai parler du point de vue de Gabor Maté, un médecin de renommée mondiale spécialisé dans l’étude du stress et des traumatismes.
Bien que le monde de l’entreprise ne soit pas son principal champ d’expertise, il porte un regard global sur les dysfonctionnements de notre société.
Il à ecrit un livre qui s’intitule “the myth of normal” dans lequel il développe la thèse que ce que nous considérons comme « normal » dans notre quotidien, notamment professionnel est en réalité une culture toxique qui ignore nos besoins biologiques les plus élémentaires. Je voudrais citer les premiers mots du livre:
« I will make the case that much of what passes for normal in our society is neither healthy nor natural, and that to meet modern society’s criteria for normality is, in many ways, to conform to requirements that are profoundly abnormal in regard to our Nature-given needs—which is to say, unhealthy and harmful on the physiological, mental, and even spiritual levels. »
« Je soutiendrai que beaucoup de ce qui passe pour normal dans notre société n’est ni sain ni naturel, et que répondre aux critères de normalité de la société moderne revient, à bien des égards, à se conformer à des exigences profondément anormales au regard de nos besoins naturels — c’est-à-dire malsaines et nuisibles sur les plans physiologique, mental et même spirituel. »
Nous allons bien sur recentrer les pensées de Gabor Maté sur ce qui nous interesse ici, le monde du travail, bien que son analyse soit beaucoup plus large. Pour ce dernier , nos cadres de travail actuels constituent une agression biologique. Et ce pour plusieurs raisons:
Le coût du « Faux-Soi » : pourquoi faire semblant épuise plus que le travail lui-même
La première est ce qu’il appelle le coût du “Faux-Soi”. Il explique dans son livre que pour un enfant, l’attachement (être aimé de ses parents) est une question de survie. S’il doit choisir entre exprimer ce qu’il ressent vraiment (authenticité) et plaire à ses parents pour rester en sécurité (attachement), il choisira toujours l’attachement.
À l’âge adulte souvent, l’entreprise remplace la figure d’autorité. Le « besoin d’attachement » devient le besoin de garder notre poste, salaire et statut. Pour garantir cet attachement, nous sacrifions notre authenticité.
Ce sacrifice de l’authenticité pour « convenir » au système est pour lui ce qui déclenche les maladies de stress. Un cadre passe sa journée à réprimer ses signaux de fatigue, de stress ou d’ennui pour paraître productif. G. Maté explique que pour être un « bon professionnel » dans le design actuel, il faut se couper de son corps. Cette auto-manipulation consomme énormément d’énergie. Le cerveau s’épuise plus à « maintenir le masque » du professionnel.
« This is the tragic transaction: we secure our physical or emotional survival by relinquishing who we are and what we feel. » – Gabor Maté
(Voici la tragique transaction : nous assurons notre survie physique ou émotionnelle en renonçant à qui nous sommes et à ce que nous ressentons.)
Jeu, lien social, repos : l’incompatibilité du travail moderne avec nos besoins de mammifères
La deuxième raison est que l’être humain est un mammifère social qui a besoin de trois choses pour réguler son système nerveux : le jeu, le lien social et le repos. Le cadre de travail moderne plongé dans l’urgence permanente, élimine le jeu, et souvent n’a pas de lien social de qualité (compétition, manque de temps, etc.). En ce qui concerne le repos, , il est considéré comme une perte de production et le travailleur éprouvera une culpabilité inconsciente à se reposer.
J’ai pu observer concrètement cette dynamique délétère sur le terrain.. Lorsque la charge de travail s’est accrue sur une longue période de temps, j’ai perçu une dégradation des relations dans mon équipe. Au fur et à mesure de la montée de la tension de chacun, il n’y avait plus de place pour des échanges humains détendus, seulement pour une course après le temps, anxiogène, voir de l’agressivité lors de la répartition des taches entre collègues déja surchargés.
En ce qui concerne le repos… il m’est arrivé de revenir travailler avant la fin d’un arrêt maladie pour grippe afin de pouvoir avancer mon travail et aussi poussée par la culpabilité de manquer un dîner d’équipe prévue depuis longtemps, alors même que j’étais épuisée. (Regrets)
Le système économique récompense les gens qui n’ont pas de limites. Un cadre qui ne saura pas dire non à cause de son besoin de validation sera très apprécié par son entreprise qui va éventuellement le valoriser et le promouvoir. Le problème est que cela nous mène à l’épuisement. « Les traits de personnalité que notre culture récompense le plus sont souvent ceux qui nous prédisposent aux maladies chroniques. » G. Maté.
Pour lui, cette obligation de déconnexion émotionnelle / de nos besoins est la définition même d’une culture toxique. On nous demande de traiter notre cerveau comme une machine froide, bafouant notre besoin de de vivre en accord avec nos ressentis.
La culture de la productivité : un épuisement professionnel programmé
Dans son livre – Myth of Normal – G. Maté considère que les valeurs humaines sont sacrifiées sur l’autel du profit, traitant l’individu comme un coût comptable :
« Qualities like love, trust, caring, social conscience, and engagement are inevitable casualties—“sunk costs,” in capitalist argot—of a culture that prizes acquisition above all else. A society that fails to value communality […] is a society facing away from the essence of what it means to be human. » – G. Maté
« Les qualités telles que l’amour, la confiance, la bienveillance, la conscience sociale et l’engagement sont des victimes inévitables — des « coûts irrécupérables », pour reprendre le jargon capitaliste — d’une culture qui valorise l’acquisition par-dessus tout. Une société qui échoue à valoriser la vie en communauté […] est une société qui tourne le dos à l’essence même de ce que signifie être humain. »
En effet, l’architecture même de l’organisation de nos journées de travail, la linéarité des 8 heures, ne peut pas intégrer nos besoins . Et il est difficilement imaginable pour la plupart d’entre nous, lorsque nous sommes épuisés vers 15h30, de fermer l’ordinateur pour aller nous reposer. Comme nous le réclame désespérément notre corps. Beaucoup d’entreprises exigent (parfois implicitement) que nous restions jusqu’à 18h ou 19h.
Le système nous oblige à traiter notre propre corps comme une ressource extractible jusqu’à l’épuisement. Selon G. Maté, notre culture valorise la production au détriment de l’humanité. Il définit le travail moderne comme un environnement « anormal » car il nous demande de déconnecter de nos émotions et de nos besoins pour être performants, ce qui est la définition même du traumatisme pour lui.
« Whereas individual people can become dislocated by misfortunes in any society, only a free-market society produces mass dislocation as part of its normal functioning, even during periods of prosperity. » – Bruce Alexander, psychologue et chercheur canadien, professeur émérite à l’Université Simon Fraser – “The Globalization of Addiction”
(Alors que des individus peuvent se trouver disloqués par des infortunes dans n’importe quelle société, seule une société de libre-marché produit une dislocation de masse comme faisant partie intégrante de son fonctionnement normal, même en période de prospérité)
Le burn-out, dernier mécanisme de défense : quand le corps dit « stop”
Toujours dans The Myth of Normal, G. Maté écrit que si nous sommes si nombreux à nous effondrer, c’est que le milieu (l’entreprise/la société) est devenu inadapté à la vie. Il ne s’agit pas de faiblesses personnelles. Il s’agit d’une culture toxique qui nous demande de fonctionner d’une manière « profondément anormale au regard de nos besoins naturels ». Il utilise pour illustrer cela une comparaison avec une culture de cellules en laboratoire:
« If the same organisms begin showing pathologies at unprecedented rates, or fail to thrive, it’s either because the culture has become contaminated or because it was the wrong mixture in the first place. Whichever the case, we could rightly call this a toxic culture—unsuitable for the creatures it is meant to support. Or worse: dangerous to their existence. »
« Si les mêmes organismes commencent à manifester des pathologies à des taux sans précédent, ou ne parviennent plus à se développer, c’est soit parce que la culture a été contaminée, soit parce que le mélange était inadapté dès le départ. Quel que soit le cas, nous pourrions à juste titre qualifier cette culture de toxique — inappropriée pour les créatures qu’elle est censée soutenir. Ou pire encore : dangereuse pour leur existence même. »
Bruce Lipton est un biologiste cellulaire qui soutient que la cellule est dirigée par sa membrane, qui réagit à l’environnement. Il démontre que si l’on place des cellules saines dans un milieu de culture toxique, elles tombent malades. Si on les déplace dans un milieu sain, elles guérissent.
G. Maté cite Lipton pour affirmer que nous sommes comme ces cellules de laboratoire. Si la « culture » (l’entreprise, la société) est toxique, l’individu ne peut pas rester sain par la seule force de sa volonté ou de sa génétique. C’est le milieu qui dicte la santé de la cellule humaine.
Il confirme que le stress chronique a un impact physique sur nous. Et qu’un environnement sous haute pression qui ne répond pas à nos besoins de sécurité finit par modifier l’expression de nos gènes. Plus précisément, la régulation du cortisol est altérée : les freins biologiques du stress deviennent moins efficaces. Un environnement de travail toxique finit par « sculpter » négativement notre système nerveux, rendant le cerveau incapable de désactiver la réponse au stress, même une fois la journée terminée.
Selon lui le burn-out survient lorsque le système nerveux, surchargé par un stress chronique et une répression des besoins personnels, finit par « disjoncter » pour protéger l’intégrité de l’organisme. Il précise également que le burn-out touche plus particulièrement les personnes qui confondent leur valeur personnelle avec leur performance professionnelle.
À titre personnel, cette analogie avec une culture de cellules en laboratoire me parle tout particulièrement.
Sur mon lieu de travail, j’appreciais vraiment certaines personnes, devenues quasiment des amis, et le fond de mon métier était passionnant. J’ai donc tout fait pour relativiser mon épuisement, me persuadant de me concentrer sur les points positifs.
J’ai pourtant fini par comprendre que mon environnement simplement malsain : incurie managériale, culture d’entreprise violente, tolérance de comportements délétères favorisant les risques psychosociaux et surcharge structurelle au profit du gain. Comme le souligne G. Maté, aucun effort de volonté ne peut maintenir un individu en bonne santé dans un tel milieu, stressant et insécurisant.
«If we do not have the power to say no, our bodies will eventually say it for us.» G. Maté
(Si nous n’avons pas le pouvoir de dire non, nos corps finiront par le dire pour nous.)
Pour terminer: De la prise de conscience au changement
Le but de cet article n’est pas de désespérer 🙂 mais au contraire de comprendre que souvent nos conditions de travail sont en décalage par rapport à nos besoins biologiques fondamentaux. Mettre en lumière cet environnement, ses mécanismes et ses conséquences est le premier pas indispensable pour apprendre à se protéger. Et retenir que l’épuisement n’est jamais un signe de faiblesse mais le signal d’alarme d’un organisme qui cherche à se protéger.
En attendant des changements plus profonds, les solutions individuelles restent essentielles : protéger ses temps de repos et de convivialité, se concentrer sur l’essentiel et, ne pas se suridentifier à son travail pour préserver son intégrité psychique face aux aléas professionnels.
C’est souvent lorsque l’inacceptable devient conscient pour le plus grand nombre que les lignes bougent enfin. Partout dans le monde, des pays et des entreprises prouvent déjà qu’un autre modèle est possible : un modèle plus respectueux de l’être humain, sans pour autant sacrifier la performance. Une autre organisation est possible. C’est en explorant ces alternatives que nous dessinerons le travail de demain, et ce sera précisément l’objet de mon prochain article.
« Ne doutez jamais qu’un petit groupe d’individus conscients et engagés puisse changer le monde. En fait, c’est toujours ainsi que cela s’est produit. » Margaret Mead, anthropologue
