6/7 – Quiet quitting, downshifting, slow life : et si on travaillait autrement ?
Dans les articles précédents, j’ai cherché à comprendre pourquoi le travail finit par prendre toute la place dans nos vies. Place maintenant aux solutions. Le quiet quitting, le downshifting et la slow life sont trois réponses concrètes que des femmes et des hommes ont imaginées pour reprendre la main sur leur existence. Avant d’entrer dans le vif du sujet, une précision : le quiet quitting, ou « démission silencieuse », ne consiste pas à démissionner, mais à s’en tenir strictement à sa fiche de poste. Voyons ensemble ce que valent réellement ces trois courants.
Dans cet article, je souhaite explorer les solutions concrètes que des hommes et des femmes ont imaginées pour redéfinir la place du travail dans leur existence. Quelles réponses ont-ils inventées ? Partons à la découverte de ces parcours singuliers et des courants de pensée nés de cette volonté de vivre autrement.
Quiet quitting : une stratégie de survie ?
Au fil de mes recherches, j’ai découvert le courant du quiet quitting — ou « démission silencieuse ». Wikipédia le définit comme une « grève du zèle sans coordination de groupe ». L’idée n’est pas de démissionner, mais de s’en tenir strictement à sa fiche de poste : pas de zèle, pas d’heures supplémentaires. En dimensionnant ses efforts sur son salaire, le salarié cherche avant tout à se préserver de l’épuisement et à protéger son équilibre personnel.
Ce mouvement marque un rejet de la hustle culture (la culture du sacrifice permanent) et de la croyance que la valeur d’un individu dépend de son volume horaire. C’est aussi une réponse défensive face à un mal-être concret : attentes démesurées, environnements toxiques, surcharge de travail ou micromanagement. Pour la génération Z, se surpasser sans raison valable n’a plus de sens. Ils se contentent d’effectuer les tâches pour lesquelles ils ont signé, ni plus ni moins.
Comme le soulève justement en 2022 Robert Chan, vice-président chez City National Bank à Los Angeles: « Quand le simple fait de faire son travail est considéré comme une démission, cela montre bien que les attentes au travail ont changé. Depuis la pandémie, les frontières sont devenues floues. Avec le télétravail, la distance physique disparaît. On attend de vous que vous soyez disponible en permanence. »
En effet, certains salariés perçoivent le quiet quitting / la démission silencieuse comme un rééquilibrage entre vie professionnelle et vie personnelle, plutôt que comme un désengagement. Tout simplement.
Aussi, selon Ryan Styger, avocat en droit du travail: pour la première fois depuis longtemps, les salaires ne suivent pas l’inflation, et la génération Z ne fait pas le lien comme les baby-boomers entre efforts supplémentaires et retours sur investissement. Selon R. Styger, le quiet quitting n’est pas une protestation, c’est un constat rationnel : « Si un effort supplémentaire ne rapporte rien, c’est un investissement insensé. »
L’expérience de Zaid Khan : pourquoi le quiet quitting ne lui a pas convenu
Le quiet quitting a trouvé une résonance massive sur les réseaux sociaux via des hashtags comme #StopHustling, #WorkLifeBalance, #SelfCare, #NewNormal ou #JustChill (#StopAuSurmenage, #EquilibreVieProViePerso, #PrendreSoinDeSoi, #LaNouvelleNorme, #JusteSeDétendre).
L’un de ses anciens adeptes, Zaid Khan, a publié en 2022 une vidéo TikTok devenue virale aux États-Unis : « Le travail n’est pas votre vie. Votre valeur n’est pas définie par votre productivité. » S’il a lui-même pratiqué la démission silencieuse durant quelques mois, il a fini par quitter son emploi. Sa conclusion est que, pour lui, le quiet quitting n’était pas la solution idéale.
Il invoque d’abord la peur des conséquences une fois que l’entreprise s’en aperçoit, mais surtout un questionnement existentiel : « Qu’est-ce que je fais de ma vie ? ». Même en développant ses activités extra-professionnelles, la situation restait insatisfaisante. Ce n’est qu’en décidant de partir réellement qu’il a ressenti un véritable soulagement, né du fait de ne plus avoir à « faire semblant ». Selon lui, rester dans un poste que l’on n’aime pas, même en faisant le minimum, finit par éteindre la flamme intérieure. Dans ses interviews post-buzz, il expliquait que cette phase, pour lui, n’était qu’une étape de transition. Après avoir quitté le monde de l’ingénierie classique, il se consacre désormais à la musique et à la création artistique, dans laquelle il s’épanouit.
La vision d’Arianna Huffington : au-delà du dilemme
Arianna Huffington est une célèbre femme d’affaires américaine qui a cofondé le Huffington Post. Après un très sévère burn-out, elle a créé Thrive(une entreprise de conseil), très engagée dans l’amélioration du bien-être mental et physique au travail. Arianna H. porte un regard nuancé sur le quiet quitting. Bien qu’elle salue la fin de la culture du surmenage qui était jusqu’ici valorisée, elle souhaiterait une alternative au choix binaire entre l’épuisement et le désengagement.
Le coût du désengagement
Pour elle, faire le strict minimum en attendant que la journée se passe a un coût psychologique réel. Puisque nous passons une grande partie de notre vie au travail, s’y désengager, c’est se priver de joie et de but.
Elle rejoint en ce sens le coach de carrière Matt Spielman : « Il n’y a rien de plus triste que de gaspiller tout ce temps de vie à essayer de ne pas apprécier, de ne pas s’impliquer et de ne pas se passionner pour le travail que l’on fait. » Selon elle, s’engager avec sens est, au contraire, un facteur de santé physique et mentale.
La « voie du milieu » : l’investissement sans le sacrifice
Sa solution repose sur un équilibre dynamique : s’investir à 100 % dans ses projets — quitte à fournir un effort ponctuel intense — tout en fixant des limites strictes et en s’accordant de vraies phases de récupération.
Pour Arianna Huffington, la performance est indissociable du bien-être. C’est pourquoi elle a instauré chez Thrive le « Thrive Time » : un temps de repos obligatoire après chaque période de rush ou de travail le week-end. La récupération n’est pas considérée comme du temps perdu mais au contraire comme une composante du travail de qualité.
Sans ces recharges indispensables, la fatigue prend le pas sur la créativité et la productivité, et multiplie les risques d’erreurs.
Pour Arianna H., trouver du sens et de la joie dans notre travail ne signifie pas accepter le burn-out. S’accorder du repos, ce n’est pas être moins ambitieux, c’est se donner les moyens de réussir durablement.
Mon expérience : les limites du quiet quitting sur le terrain
J’ai personnellement tenté d’appliquer cette méthode (même si je ne connaissais pas le terme de quiet quitting à l’époque) lorsque j’ai senti mon équilibre et ma santé se dégrader. J’avais besoin de repos et de baisser un niveau de plus en plus haut. Concrètement, cela n’a pas signifié pour moi me désengager mais ne pas dépasser les plages horaires de 8h30 – 18h00. Ce qui revenait, au vu de notre charge, à traiter les urgences et à souvent délaisser le fond des dossiers. Cependant, la mise en pratique s’est révélée complexe pour plusieurs raisons :
- Dans un environnement où l’urgence est la règle, certaines tâches ne peuvent techniquement pas attendre le lendemain. Même si j’ai appris à relativiser avec le temps, la pression de l’immédiateté reste un obstacle majeur pour couper l’ordinateur à l’heure prévue.
- Le travail en équipe rend la pose de limites délicate. Le travail supplémentaire que je ne prenais pas retombait sur mes collègues eux aussi surchargés.
- Poser des limites et laisser certaines tâches de côté entamait ma confiance en moi, mon identité professionnelle et ma place dans l’équipe. Car j’assimilais cette situation à ne pas faire mon travail correctement. Même s’il était vital pour moi à ce moment-là de lever le pied, faire de mon repos une priorité était difficile.
- Paradoxalement, réduire mon temps de travail ne réduisait pas forcément mon stress. Voir les dossiers s’accumuler, qui plus est dans un environnement assez délétère, peut au contraire alourdir la charge mentale.
- Ne plus se surinvestir et se donner corps et âme est clairement mal vu. Cela signifie faire une croix sur les augmentations, malgré une charge de travail déjà épuisante durant les horaires classiques. J’ai ressenti une rancœur de la part de certains collègues seniors, eux-mêmes exploités, mais incapables de mettre des limites et me reprochant (implicitement) d’oser le faire.
Quand la réciprocité disparaît, le contrat est rompu
Je ne connais pas les coulisses de Thrive, mais j’adhère à leur philosophie. Pousser les salariés au maximum et exiger toujours plus, sans retour ni reconnaissance, est aujourd’hui un modèle dépassé qui sera, je l’espère, de moins en moins accepté.
Pendant deux ans et demi dans mon entreprise, les exigences ont continuellement augmenté au fil des démissions et des congés maternité non remplacés. J’ai répondu présente. En retour, mes demandes de flexibilité ou d’augmentation ont été refusées. Mes alertes sur ma charge de travail ont été ignorées, et suivies d’une augmentation de ma charge. Comment accepter cela sur le long terme ? Je suis d’accord avec Arianna Huffington : certaines périodes demandent des efforts supplémentaires. Et c’est OK. Mais ceux-ci ne peuvent pas être permanents, et à sens unique. Autrement, nos efforts ne deviennent-ils pas du bénévolat ?
Je comprends tout à fait les personnes qui pratiquent le quiet quitting. Selon les situations personnelles de chacun, cela peut être la bonne réponse. Quel mal y a-t-il à s’en tenir à sa fiche de poste pour investir au maximum sa vie personnelle et familiale ? En ce qui me concerne, je préférerais pour la suite un travail qui a du sens, dans lequel j’ai plaisir à m’investir. Je rejoins le coach de carrière : passer autant de temps dans son emploi sans y trouver d’intérêt n’est pas l’option la plus épanouissante. Mais encore une fois, pas de réponse unique.
Downshifting (simplicité volontaire) : réduire ses besoins
« Trop de gens dépensent de l’argent qu’ils n’ont pas gagné, pour acheter des choses qu’ils ne veulent pas, pour impressionner des gens qu’ils n’aiment pas. » — Will Rogers, scénariste et acteur américain
Là où le quiet quitting se joue à l’intérieur de l’entreprise, le downshifting, lui, réorganise la vie autour.
Définition
Serge Mongeau est médecin et fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire. Ce courant regroupe des personnes ayant choisi de simplifier leur existence pour privilégier la qualité de vie. Ce choix répond à des problématiques variées : endettement, stress, surconsommation ou crise écologique. Sur le plan personnel, il s’agit de réduire le « fouillis matériel et non matériel » qui nous encombre et nous distrait de nos aspirations fondamentales.
Il est important de noter que le terme anglophone « downshifting » évoque littéralement le fait de « rétrograder » ou de passer à la vitesse inférieure. Cela implique d’accepter de baisser son niveau de vie financier pour gagner en liberté. Là où le terme « simplicité volontaire » met l’accent sur l’aspiration philosophique, le downshifting souligne la réalité concrète : vivre avec moins d’argent pour vivre mieux. Il ne s’agit plus seulement de fuir l’entreprise, mais de réorganiser toute sa structure de vie.
Motivations
Pour Diane Gariépy (militante de la simplicité volontaire), la motivation principale est de s’extraire de l’obligation de travailler trop d’heures pour gagner sa vie. C’est la volonté de ne plus vivre « en dehors de ses souliers » pour revenir à son idéal de vie. Il s’agit de sortir du piège « métro-boulot-dodo » et du « chacun pour soi ». Beaucoup d’adeptes de la simplicité volontaire réalisent la valeur du temps pour soi et pour ses proches. Mais ils cherchent aussi à tisser des liens communautaires, essentiels pour créer une résilience face aux éventuelles crises futures. J’ai aimé cette phrase du site Nos Pensées pour résumer ce bien-être : « une stabilité émotionnelle donnant la sensation d’être en adéquation avec nos désirs et nos préoccupations. »
Le downshifting : réponse à l’épuisement et à la perte de sens
Si les raisons sont variées, le downshifting est souvent une réaction directe à l’épuisement professionnel et au manque de temps. Au-delà de la quête de sens, c’est pour beaucoup un moyen de restaurer ses ressources, notamment cognitives, sur le long terme.
Nous sommes ici un peu plus loin que le quiet quitting. Les personnes décident de réaménager activement leur vie. Pour certains, le changement est radical pour mettre tous les volets de leur existence en conformité avec leurs valeurs. Pour d’autres, cela prend une forme plus modérée : un passage au 80 %, un changement d’entreprise ou un départ loin des villes stressantes. Entre les deux, toutes les options sont possibles pour enfin dégager du temps et respecter le vivant en soi.
L’exemple de Simone Perotti : du bureau au bateau
Simone Perotti incarne cette transition. Manager dans un grand groupe international pendant 20 ans à Milan — une ville de béton et de vitesse qu’il n’aimait pas — il a fini par dire : « Basta ! ».
Il a quitté son poste et son salaire confortable pour s’installer dans un petit village de Ligurie, au bord de la mer. Dans ce nouveau cadre, il travaille beaucoup moins et gagne beaucoup moins, mais comme il le dit : il est redevenu maître de son temps. Il a commencé par écrire des livres (dont son best-seller Adesso Basta) et donner des cours de voile, sa passion, et a restauré lui-même sa maison en pierre.
Son activité a ensuite évolué vers un projet encore plus vaste : le Progetto Mediterranea. Aujourd’hui, il vit et navigue sur un voilier à bord duquel il organise des rencontres culturelles et scientifiques à travers toute la Méditerranée. Ce choix résonne auprès de milliers de personnes « enchaînées » à un mode de vie surchargé : son site internet et ses réseaux comptent aujourd’hui une immense communauté de lecteurs.
Si beaucoup rêvent de ce virage, Simone souligne que beaucoup sont retenus par la peur. À titre personnel, je fais partie de ceux-là. Simone ne prétend pas que c’est simple ; il précise qu’il faut des passions fortes et une discipline personnelle pour ne pas se perdre dans ce nouveau vide.
Le « downshifting préventif » des étudiants
Puis, il y a ceux qui ne souhaitent pas exactement « downshifter », mais qui refusent tout simplement d’entrer dans un mode de vie dénaturé dès la sortie des études. Ils rejettent d’emblée le schéma classique.
C’est le cas des huit étudiants diplômés d’AgroParisTech qui, lors de leur remise de diplômes, ont enjoint leurs pairs à ne pas accepter les « jobs destructeurs » pour lesquels on les a formés. Ils refusent ces postes sous la direction de « patrons cyniques », avec uniquement cinq semaines par an pour souffler à la campagne sans jamais atteindre le bien-être espéré.
Leur appel n’est pas seulement une quête de simplicité, mais de respect pour le vivant dans son ensemble, incluant leur propre personne. Ils refusent de contribuer à une agriculture qui « mène la guerre au vivant et à la paysannerie » et ne croient pas à la transition verte enseignée dans leur école.
S’il s’agit ici d’une révolte écologique et sociétale, le parallèle avec notre sujet est clair : ces jeunes refusent de contribuer à cette guerre agricole contre le vivant. Ne devrions-nous pas également, nous les salariés, refuser un monde de l’entreprise qui mène aussi la guerre au vivant en sacrifiant la santé et le bien-être des collaborateurs ?
Retourner à une vie simple, n’est-ce pas finalement sa propre révolution écologique ? La société malade décrite par ces diplômés renvoie directement aux analyses de Gabor Maté. https://masante-dabord.fr/surmenage-professionnel-biologie-cerveau/
Arthur Gosset a suivi ces diplômés d’écoles prestigieuses qui refusent les carrières toutes tracées. Il appelle ce mouvement le « downshifting préventif ». Il est le réalisateur du documentaire « Ruptures », sorti en 2021, sur ce sujet. Il est tout de même à noter que ces choix de vie ne sont pas réservés aux diplômés de grandes écoles : Pierre Rabhi, alors ouvrier agricole, a fait ce même choix en 1961 à l’âge de 23 ans en devenant paysan.
Pour Serge Mongeau, la simplicité volontaire n’est pas un sacrifice, mais une libération de l’emprise du productivisme. En acceptant un revenu plus modeste, on gagne un capital inestimable : l’autonomie de son temps et de son énergie pour créer, apprendre ou s’occuper des siens. C’est une révolution personnelle et collective où l’on cesse de s’épuiser pour un système, afin de se consacrer enfin au respect du vivant.
Slow life : réapprendre l’art de ralentir
Si le downshifting est une structure de vie, Carl Honoré, journaliste et auteur de la « bible » du mouvement Éloge de la lenteur, nous montre comment ralentir consciemment nous permet également de nous reconnecter à l’essentiel.
Carl Honoré constate que nous vivons dans un monde obsédé par la vitesse : du speed dating au Speed Yoga, jusqu’aux conseils pour lire des histoires aux enfants en une minute chrono. Pour lui, cette frénésie nous fait traverser l’existence sans la vivre.
Le moment déclic de Carl Honoré
Lui-même pris dans ce train de vie frénétique, il a eu un déclic en réalisant qu’il tentait de « presser » au maximum le conte du soir avec son fils. Il était alors exaspéré par la différence de rythme entre lui, qui sautait des paragraphes pour aller plus vite, et la cadence naturelle de son petit garçon. Mais un jour, il s’est demandé : pour quelle raison chercher à réduire ainsi ce moment si précieux ? Une réflexion a alors commencé.
Carl Honoré a alors découvert que ce besoin de ralentir ne concernait pas que la parentalité, mais concernait déjà tous les pans de notre société sous le nom du mouvement « Slow ».
Cette philosophie s’incarne d’abord dans notre rapport au corps, à travers la Slow Food et la Slow Medicine, qui privilégient des approches globales et intuitives face à l’immédiateté.
Dans le monde du travail, le constat est tout aussi frappant : en sortant de l’urgence permanente, la qualité de vie s’améliore et la productivité augmente — une réalité que les pays du Nord ont déjà largement intégrée.
Protéger les nouvelles générations
Il est d’autant plus urgent d’agir que cette frénésie n’épargne pas même les enfants. À l’âge de cinq ans, certains souffrent déjà de troubles du sommeil et de problèmes digestifs liés au stress.
Cette pression s’accentue chez les étudiants, devenus de véritables « disciples de l’urgence ».
Face au constat alarmant de leur détresse, beaucoup étant épuisés avec la conviction que « faire moins » équivaudrait à un échec, le doyen de Harvard Harry Lewis a pris la plume en 2001.
Il a adressé une lettre mémorable à ses nouveaux étudiants dans un texte intitulé Slow Down! Il leur conseillait de lever le pied pour mieux savourer leurs années d’apprentissage, affirmant que « faire moins permet souvent d’obtenir davantage » et de préserver leur équilibre personnel.
Pourquoi avons-nous si peur de ralentir ?
Selon Honoré, deux freins nous paralysent : l’excitation de la vitesse qui nous évite de nous confronter à nous-mêmes, et le jugement social qui associe encore la lenteur à l’incompétence.
Retrouver sa « tortue intérieure »
« Workaholic repenti », C. Honoré n’a pas changé de vie, mais il a cessé de faire de la vitesse son mode par défaut. En retrouvant sa « tortue intérieure », il a découvert un mode de vie plus heureux, et des relations plus profondes. En entrant dans la chambre de son fils sans montre, il a laissé place à un échange et des dialogues qui ne pouvaient exister dans l’urgence.
Notre cerveau ne peut pas rester en mode « turbo » en permanence pour être efficace. Carl Honoré explique que nous jonglons en réalité entre deux rythmes bien distincts :
- La pensée rapide : pratique pour régler les urgences, mais elle finit par nous épuiser.
- La pensée lente : créative et intuitive, elle a besoin de calme pour faire jaillir les meilleures idées.
Son conseil est donc très concret : apprendre à débrayer. Il ne s’agit pas de devenir une tortue en permanence, mais de choisir la « bonne vitesse » selon l’activité. Savoir passer en mode rapide pour boucler un dossier urgent, mais savoir basculer en mode lent pour réfléchir à un projet, cuisiner ou passer du temps avec ses proches.
Concrètement, que faire ?
Concrètement, ralentir peut s’apparenter aux choix radicaux du downshifting, mais cela peut aussi prendre une forme plus subtile. Sans rien changer fondamentalement à son quotidien, on peut décider de protéger des moments pour ne rien faire, d’alléger son emploi du temps ou d’intégrer des pratiques qui forcent la décélération.
Les bienfaits de la méditation, du yoga, du qi gong ou de la marche ne sont plus à prouver : leur pratique régulière peut littéralement modifier notre cerveau et nous aider à apaiser notre rythme biologique. Parfois, de simples ajustements transforment une journée : s’accorder une sieste, déjeuner dans un cadre calme et verdoyant, ou préférer la musculation « super slow » à l’agitation des salles de sport bruyantes.
Retrouver le temps long passe aussi par des plaisirs simples comme la lecture. Certains confient avoir redécouvert la relaxation totale que procure le fait de passer une soirée entière avec un bon roman. Prendre le temps de cuisiner est une autre piste pour resserrer les liens et savourer l’instant. Comme le soulignait déjà Aristote, l’occupation judicieuse du temps libre est l’un des défis essentiels de l’existence humaine.
L’auteur précise que ce mouvement ne vise pas à remplacer le culte de la vitesse par celui de la lenteur. Il propose plutôt une troisième voie, un équilibre : « Au lieu de faire tout plus vite, faire tout à la bonne vitesse. Quelquefois vite, quelquefois lentement, quelquefois un peu des deux ».
Cette philosophie s’incarne dans le concept de « tempo giusto » — le tempo juste — qui reconnaît que chaque personne, chaque acte et chaque moment appellent son propre rythme.
« The fastest way to a good life is to slow down. » — Geir Berthelsen, fondateur du World Institute of Slowness (G. B travaille avec les entreprises pour prouver que la lenteur est parfois une stratégie de performance plus humaine).
Au niveau institutionnel
Le livre de Carl Honoré a été extrêmement bien accueilli par les grandes entreprises et organisations. Car il y a maintenant une conscience générale que les choses vont trop vite, et qu’il est temps de se recentrer sur l’humain et ses rythmes.
I. À l’échelle des villes : le mouvement Cittaslow
Le concept des « villes lentes » est né en Italie dès 1999, avec la ville de Bra. C’est aujourd’hui un réseau international de petites communes (moins de 50 000 habitants) qui s’engage par décret à protéger le rythme de vie local contre la frénésie moderne. Bruna Sibille, figure du mouvement à Bra au début des années 2000, expliquait que l’objectif n’est pas seulement de ralentir, mais de construire « une façon entièrement nouvelle de voir la vie ». Aujourd’hui, l’Italie compte 90 villes Cittaslow et la France en dénombre 11, comme Segonzac ou Mirande. Carl Honoré souligne dans son livre que l’adhésion à Cittaslow a aidé certaines villes italiennes à réduire le chômage et à revitaliser leur économie en attirant un tourisme de qualité.
II. Les organisations pour la défense du temps
Aussi, plusieurs structures internationales travaillent aujourd’hui à modifier notre perception culturelle de l’urgence. En Autriche, la Société pour la Décélération du Temps (Verein zur Verzögerung der Zeit) étudie l’impact de la vitesse sur nos vies. Leur recherche principale porte sur l’idée que nous avons perdu le pouvoir de décider de notre propre rythme. Ils analysent comment la technologie et l’économie nous imposent une vitesse qui ne correspond pas à notre biologie.
Au Japon, le Sloth Club (Club des paresseux, en référence à l’animal) est une organisation écologiste et culturelle majeure, fondée en 1999 par l’anthropologue et activiste Keibo Oiwa. Le club a été créé pour offrir une alternative radicale au modèle japonais du Karoshi (la mort par surtravail). Il promeut un mode de vie calme au sein d’une société de travail très intense. Selon K. Oiwa, le Japon, en devenant une puissance technologique ultra-rapide, a perdu ses racines spirituelles et sa connexion au vivant.
À San Francisco, la Long Now Foundation (Fondation du Long Présent ou Long Maintenant) est en train de concevoir une horloge monumentale prévue pour durer 10 000 ans (l’horloge du Long Maintenant), à l’intérieur d’une montagne texane. L’horloge ne « tique » qu’une fois par an. Son aiguille des siècles avance tous les 100 ans, et un coucou sort tous les 1 000 ans. Son but est de nous inciter à sortir du « court-termisme » : on pense en trimestres fiscaux, en mandats électoraux ou en « stories » de 24 heures. Son but est d’élargir l’horizon de notre pensée et de nous réapprendre à réfléchir à l’échelle des générations futures.
III. Le monde du travail et des entreprises
Certaines entreprises ont compris que respecter le rythme biologique de leurs collaborateurs, par exemple en passant à la semaine de 4 jours ou par d’autres aménagements, est positif pour tout le monde. Entre 2024 et 2025, on estime qu’environ 10 000 entreprises en France ont sauté le pas sous diverses formes, alors qu’avant 2020, ce phénomène était marginal. Des pionniers comme LDLC (une entreprise de matériel informatique passée aux 32 heures sur 4 jours en 2021) ont même vu leur chiffre d’affaires augmenter après cette transition. Réduire le temps de présence permet souvent d’améliorer l’engagement et la qualité du travail.
Si ce mouvement s’étend, c’est qu’il bénéficie à tous. D’autres initiatives voient le jour, comme des matinées ou des jours précis sans aucune réunion. Les salariés sont aussi encouragés à fermer leurs messageries sur certaines plages horaires pour ne plus être coupés dans leur élan. Des experts croient profondément dans ces modèles allégés, comme Geir Berthelsen, fondateur du World Institute of Slowness, ou Alex Soojung-Kim Pang, qui accompagne les entreprises pour optimiser la productivité par le repos. Pour eux, redonner du temps aux personnes, c’est redonner de la valeur à l’entreprise. Et par chance, les entreprises commencent à l’entendre.
Certes, le chemin reste long pour de nombreuses entreprises encore attachées à une culture du présentéisme et de la performance à outrance. Cependant, même si cette nouvelle tendance n’est pas encore majoritaire, elle est plus qu’encourageante.
Cette culture de l’ultra-vitesse s’est infiltrée partout, colonisant toutes les générations jusqu’à épuiser nos corps et nos esprits. Aujourd’hui, les signaux d’alarme sont au rouge, et le besoin viscéral de ralentir — ne serait-ce que pour préserver notre santé — est devenu une évidence incontestable. Du quiet quitting à la slow life, le mouvement n’est plus une utopie marginale, mais une nécessité qui séduit de plus en plus d’adeptes, que l’on choisisse de l’implémenter par de légers ajustements quotidiens ou par une refonte radicale de son existence. Notre temps sur Terre n’est pas infini : prendre conscience de cette finitude est le premier pas pour cesser de se laisser aspirer par la machine sociétale et réapprendre, enfin, à savourer le vivant en soi.
