
Assez couramment certains de mes collègues préparent une importante réunion ou terminent leurs dossiers le soir à 23h ou le dimanche après-midi.
Pour situer, mes collègues ne sont pas des top managers payés 200 K à l’année. Mais de “simples” cadres dans une fourchette de 35/50K.
Alors je me questionne, pourquoi sacrifierions-nous un temps rare et précieux pour ré-ouvrir notre ordinateur, gratuitement, pour faire tourner la boite de notre patron qui ne connait pas notre prénom?
J’ai posé la question 🙂 Les réponses sont généralement:
- “Autrement, je n’aurais jamais été prête à temps pour la réunion de lundi matin”
- “Je n’ai pas réussi à avancer cette semaine, je voulais rattraper mon retard pour ne pas le cumuler”.
- Je ne voulais pas arriver devant mon manager ou tel client exigeant avec un travail bâclé”
- ” Je ne m’en sors pas si je n’avance pas le WE”
Ce sont des réponses en personnes engagées, avec une solide conscience professionnelle, et je comprends parfaitement cela, puisque j’ai moi aussi laisser mon travail grignoter toute ma vie petit à petit. Mais si nous prenons le temps du recul, la seconde question pourrait être:
“Mais quel est le coût de ce surinvestissement sur ta vie personnelle? Est-ce vraiment pertinent de le payer? »
Mon ancienne manager m’a demandé quelques semaines après mon embauche, avec une certaine fierté si j’avais compris l’étendue de nos nobles responsabilités 🙂 : “Nous sommes responsables de nos dossiers de A à Z, même le week-end si nécessaire.”
Mmm, vraiment? Je me suis permis de gentiment répondre que je n’étais souvent pas disponible le WE, avec peu de réseau. Traduction : “Je ne sacrifie pas gratuitement mon samedi paddle au soleil pour un dossier qui se réveille!” 🙂. Nous avons terminé cette discussion par “nous en reparlerons”. Ce que nous n’avons jamais fait. Cependant le message de l’entreprise était bien passé. Et j’ai essayé d’en faire de même pour le mien, ce qui n’a pas vraiment plu. Poser des limites dans mon entreprise n’est pas de bon ton. Et comme ressenti, cela m’a plus tard causé du tort. Nous en parlerons dans de prochains articles.
Ce que je voudrais étudier ici c’est pourquoi acceptons-nous que la réunion du lundi matin prenne plus d’importance que notre dimanche avec les personnes que nous aimons. Un salarié à temps plein a 2 ou 3 heures les soirs et 2 jours en fin de semaine pour pour vivre. Pourquoi acceptons-nous de les sacrifier?
Bien sûr, il y à une pression de l’entreprise à en faire toujours plus et poser des limites n’est pas facile. Mais n’est ce pas vital?
Voici ci dessous quelques pistes de réflexion, sous l’éclairage de Christophe Dejours (psychiatre et psychanalyste, spécialiste de la souffrance au travail) et Julia de Funès ( philosophe, spécialiste du monde du travail).
1 – LES RAISONS DE CE SURINVESTISSEMENT – L’eclairage de Christophe Dejours
Christophe Dejours est psychiatre et psychanalyste, spécialiste de la souffrance au travail. Il explique comment nous finissons par accepter l’inacceptable:
1. La quête de reconnaissance – l’identité par le travail
Le travail est le principal lieu de construction de l’identité dans notre société. Selon lui, lorsqu’un cadre travaille le dimanche, il ne le fait pas pour l’entreprise, il le fait pour son propre ego, par besoin de reconnaissance de ses pairs ou de son management.
Le cadre associe sa valeur en tant qu’être humain à sa performance. S’il n’est pas prêt le lundi matin, il ne se sent pas seulement « en retard », il se sent dévalorisé. Le travail gratuit devient le prix à payer pour garder une bonne image de soi.
2. La « conscience professionnelle » manipulée
Selon C. Dejours pour qu’une entreprise fonctionne, s’en tenir au contrat de travail ne suffit jamais, il faut que les gens fassent du « zèle » (qu’ils mettent du leur, qu’ils règlent les imprévus).
L’entreprise va flatter cette concsience professionnelle en nous disant que nous sommes des piliers ou un “cadre responsable” (cf. exemple ci dessus, entretien avec ma manager: nous te faisons confiance pour suivre tes urgences H24…).
Et pour maintenir cette identité de bon professionnel, et faire du bon travail nous acceptons de faire du zèle. Nous donnons notre intelligence et notre temps le week-end non pas pour l’argent, mais pour « mériter » notre titre. Ce dévouement est un cadeau financier (et plus) à notre patron au détriment de notre essentiel.
3. La peur de la relégation
Selon Dejours, le cadre moderne vit dans une peur latente, celle d’être « mis sur la touche », de ne plus être dans le coup, de paraître « désimpliqué ».
Aussi, quand on est fatigué on perd sa capacité de résistance. On choisit la solution la plus simple pour calmer son angoisse : rallumer son ordinateur pour finir le travail. Le repos peut demander plus d’effort mental (pour gérer la culpabilité) que de finir le dossier.
Effectivement j’ai entendu ce disours la parmi mes collègues: je ne pouvais pas me détendre en sachant tout ce qui était à faire.. donc j’ai préféré avancer sur mon dossier. A titre personnel, je reste persuadée qu’être embarqué dans une surcharge sur le long terme réduit (détruit?) nos capacités à prendre du recul. (Nous en parlerons dans un prochain article).
2 – LE SURINVESTISSEMENT : A QUI PROFITE REELLEMENT NOTRE ZELE ?
1. Réussir sa vie, ce n’est pas avoir un beau job, c’est « vivre ». Le travail est un moyen au service de l’existence pas une valeur morale.
Selon J. De Funès, le travail doit rester un outil pour financer ses projets personnels (voyages, maison, famille, projets). Le travail est important à plusieurs titres mais ce n’est pas une raison d’être. Sacrifier sa vie pour le travail est un non-sens logique pour la philosophe. Cela revient à détruire l’objectif pour sauver l’outil.
2. La responsabilité de la charge : Un devoir de l’employeur
Si notre job est impossible à réaliser dans nos heures de travail, ce n’est pas notre « faute », c’est une erreur de gestion de l’employeur. Ce n’est pas à nous de faire une « donation » de notre temps libre pour éponger le surplus de travail dû à une gestion défaillante des effectifs.
Accepter de déborder, c’est accepter de porter sur nos épaules une charge qui appartient à l’entreprise. Poser une limite pour protéger sa vie personnelle n’est pas un manque de conscience professionnelle, c’est un acte de lucidité selon J. De Funès. C’est rappeler à l’employeur que la ressource humaine n’est pas extensible à l’infini et qu’elle a un coût.
Le « professionnalisme » consiste à faire de son mieux dans le cadre du contrat. Au-delà, nous ne sommes plus un salarié, mais un bénévole au profit d’une société commerciale.
3 – Votre entreprise n’est pas votre famille
On entend souvent les entreprises utiliser des mots comme « famille », « tribu » ou « bienveillance » pour créer un lien émotionnel. Mon entreprise actuelle entretient très ouvertement cette confusion avec un jeu de mot entre son acronyme et le mot famille.
Le piège est qu’on abandonne pas sa famille ce qui justifie de travailler le samedi apprès midi. Mais Julia de Funès rappelle que le travail n’est pas un lieu de sentiment, c’est un contrat commercial : nous vendons nos compétences contre un salaire. Point. Le vendredi soir le contrat est rempli. Ce que vous donnez en plus n’est pas de la conscience professionnelle, c’est un cadeau gratuit à une entité qui ne vous aime pas en retour. »
4 – Ressentir du bonheur au travail n’est pas une obligation
Cette confusion entre l’affectif et le contractuel prend une autre forme aujourd’hui : le « management par le bonheur ». L’entreprise tente de répondre à une souffrance managériale par des infrastructures matérielles..
Je suis allé voir les commentaires de mon entreprise sur Glassdoor. Suite à un commentaire extrêmement négatif “management toxique, fuyez cette entreprise”, voici un extrait de la réponse des ressources humaines (…)“De nombreux avantages ont été mis en place pour nos collaborateurs tant sur le plan de nos infrastructures qu’en terme d’opportunité de carrières. Au sein de nos différents sites (…)nous disposons d’un restaurant d’entreprise, une salle de sport accessible gratuitement. Une salle de repos conviviale, un grand parking gratuit et d’autres avantages (…)”.
Comme le souligne Julia de Funès, ces infrastructures ne visent pas notre épanouissement, mais notre disponibilité. Et elles créent une dette morale : si nous ne sommes pas heureux alors que l’on nous offre tout ce « fun », nous pouvons ressentir de la culpabilité.
Personnellement je ne demande pas à mon employeur de s’occuper de mon cardio, j’ai mon vélo pour cela merci beaucoup. Ne mélangeons pas tout. Ce que la plupart des salariés demandent ce n’est pas une infrastructure de loisirs, c’est un environnement sain qui les respecte et leur offre des conditions de travail décentes pour leur permettre de remplir leur part du contrat sans y laisser leur intégrité. Comment une salle de sport accessible gratuitement peut elle être la réponse à un management toxique?
5 – L’entreprise n’est pas une communauté de destin
Marianne Roux, experte en stratégie RH, prône un retour à un réalisme managérial : moins de communication « feel-good » et plus de respect des limites contractuelles. Son message principal est que l’entreprise n’est pas une communauté de destin : Elle rappelle que les intérêts de l’employeur (rentabilité) et du salarié (équilibre de vie) sont parfois opposés. Faire croire qu’on est « tous dans le même bateau » est une stratégie pour favoriser le zèle de ses salariés.
CONCLUSION
Le but de cette réflexion n’est certainement pas de déserter le travail.
Mais une invitation à redéfinir nos limites, et en conséquence les limites du travail sans nous laisser manipuler par des concepts affectifs.
L’employeur paie pour une mission définie dans un temps donné ; nous ne lui devons pas notre « essentiel ». Sacrifier notre temps libre pour une structure qui ne nous doit rien au-delà de notre salaire n’est-il pas une erreur d’arbitrage?
Ne détruisons pas l’objectif (vivre!!) pour sauver l’outil (travailler). Le professionnalisme s’arrête là où le contrat prend fin. Le reste du temps nous appartient.